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Les coudes appuyé sur ses genoux, Lorick se frotte les mains de façon nerveuse. Il est à peine assis sur sa chaise, comme prêt à en bondir au moindre signal. Les yeux dans le vide, il contracte et décontracte sa mâchoire sans cesse. Il ne me voit même pas le détailler, et malgré tout, je me sens soulagée de l'avoir avec moi. Je regarde ma montre : Encore dix minutes d'attente. Je baisse les yeux. Le temps semble s'étendre à l'infinis, d'autant plus lorsqu'on s'assure de ne prendre contact – ne serait-ce que visuel – avec personne dans une salle. Pourtant, il y en a du monde. Je l'entends bien. Mais je refuse de regarder. Donc je me concentres sur Lorick. Je sais qu'il sait que je le regarde. S'il ne me rend pas son regard, c'est pûrment parce qu'il ne le veut pas. Je baisse à nouveau les yeux. J'essaye d'être totalement immobile, ne laisser paraître aucune émotion. Mais au fond, je me sens mal. En recherche de soutient, je relève les yeux, pour trouver le contact de ceux de Lorick, mais je le vois aussitôt rediriger ses yeux droit devant lui. Donc, il m'observe aussi.

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-Lorick ?

-Quoi ?

 

Il ne se tourne pas vers moi, il a les yeux baissés.

 

 

-Est-ce que tu m'en veux ?

 

Il fait « non », de la tête.

 

-Tu penses que je fais n'importe quoi.

 

Il hésite.

 

-Oui.

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Je baisse les yeux. Je le sais, mais je n'ai pas mieux.

 

-Irene, on s'en fout des autres, et je sais que ça va être difficile... Mais je veux le garder.

 

Je me sens coupable. Que fait-on, dans ce cas ? Comment peut-il garder l'enfant que je n'envisages pas de voir grandir dans mon corps ? Les larmes aux yeux, je chuchottes :

 

-Tu veux être papa ?

-On peut pas dire que je l'aurais voulu il y a quelques jours... Mais c'est mon enfant.

 

Je pose la main sur ma bouche pour calmer le tremblement de mes lèvres. Dans le pire des timings qui soient, j'entends mon nom être appelé. Lorick plante son regard dans mes yeux larmoyants, que je ferme en retour. Mais je le sens toujours, insistant à mes côtés. Et puis, il est l'heure. J'ouvre mes yeux pour les plonger dans les siens, à la recherche d'une réponse, mais ce que j'y lis me brise le cœur. Je jettes un œil vers le médecin, qui montre des signes d'impatientes. Je dois y aller. Il est l'heure. Je me retourne vers Lorick, qui me tient le bras. Il ne m'accompagnera pas. Il n'en est pas lui même capable. Et je ne peux pas lui en vouloir. Me levant, je tente de lui demander pardon, mais mon mouvement et mes pensées s'interrompent alors que les seuls mots que je parviens à dire sont :

 

-Je ne peux pas.

 

Je m'écroule en larme.

 

-Je peux pas faire ça. Je ne suis pas capable.

 

Lorick semble surpris mais il me prend dans ses bras. Je l'entends dire au médecin que nous partons.

 

-Lorick, faut pas ! Faut pas ! C'est pas une bonne idée !

 

Lâchant sont étreinte, il me guide vers un couloir éloigné, plus calme. Je ne comprends plus rien, je me sens démunie. Il me prend dans ses bras.

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-Merci Irene, merci !

-Tu te rends pas compte ! J'en veux pas ! Je peux pas avoir ça qui grandit dans mon ventre ! Je peux pas !

 

Je le repousses avec une force qui paraît le surprendre. Un instant, nous échangeons un regard, surpris pour lui et furieux pour moi. Sans un mot de plus, je quittes la clinique, tentant d'essuyer des larmes qui continuent de couler malgré moi. J'entends Lorick me suivre.

 

-Va-t-en !

 

Je hurle. Pourquoi est-ce que rien ne va ! C'était pourtant supposé être plus simple, non ? J'entends qu'il s'est arrêté de marcher, derrière moi. Tant mieux. Le voir me fait du mal, pour le moment.

Je me cache chez moi, enfermée du reste du monde. Qu'est-ce qui m'a prit ? Je dois y retourner ! Je dois faire en sorte que tout redevienne comme avant ! Mais « avant » est déjà perdu, et moi avec. La tête dans les mains, je prends mes comprimés. Autant éviter d'empirer les choses. Une pensée me vient à l'esprit : Je peux peut-être déclencher une fausse couche, avec ce genre de médicaments ? Aussitôt, je me sens horrible, je me dégoûtes. Je n'ai même plus assez d'énergie pour être furieuse contre moi-même.

Et puis, au fond, j'ai beau reporter la faute de mon changement d'avis sur Lorick... Est-ce que j'aurais vraiment été jusqu'au bout, si j'avais été seule ? Si je ne lui en avais pas parlé ? Je n'aurais jamais du lui dire... Mais ce qui est fait est fait ! … Et même cette chose, ce bébé qui va se développer en moi, même ellui, bientôt, je ne pourrais plus m'en défaire.

Les pilules font effet, je me sens molle.

Je sais que je ne veux pas de ce bébé. Mais je sais aussi que je ne ferais plus rien contre, j'en suis incapable. Alors on fait quoi ? On fait avec ? On trouve une nouvelle solution qui n'inclus pas d'avortement ? Dans tout les cas, cela me ferait aller jusque bout de la grossesse. En suis-je capable ?

Ai-je seulement le choix ?

C'est décidé, parasite, tu restes avec moi. Pour le meilleur et surtout pour le pire... Mais seulement pour moins de neuf mois.

 

J'ai vraiment besoins de faire quelque chose, ce soir. Je ne survivrais pas une heure de plus seule ! J'appelle Laura. Elle sait, elle, comment s'occuper et chasser les idées noires. Je lui dit que j'ai passé la pire journée de ma vie, que je veux seulement l'oublier. Elle me donne rendez vous dans le bar-restaurant où elle se produit en ce moment.

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A la fin de son passage, elle m'emmène jusque dans un bar, un peu plus loin. Elle s'éloigne quelques minutes, et je la vois revenir, les mains chargées.

 

-Je sais comment tout oublier. La recette miracle est juste là, et c'est cul-sec !

 

Elle me tends trois verre à shooter dont je ne prends pas le temps d'identifier la contenance.

 

***

 

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Deux heures plus tard, je me trouves vaguement consciente, la tête dans les toilettes du bar, à tenter de maîtriser ma respiration entre vomit et quinte de toux. Laura n'est pas là. Dans mon sac, je cherches mes pilules. Bordel, je les ai laissées chez moi ? Une main se pose sur la mienne, et la voix de Laura me dit :

 

-Je te les ai prise. Tu sais que tu n'es pas supposée en prendre quand tu bois. Tu aurais du m'en parler ! C'est dangereux, ce que tu as fais, Irene !

 

Elle est en colère. Je monte mes yeux vers les siens. J'ai l'impression d'être tellement lente. D'un geste plus tendre, elle écarte mes cheveux de mon front d'une main et vient m'y embrasser.

 

-J'ai demandé de l'aide, pour s'occuper de toi.

 

Je remarque alors la silhouette qui l'accompagne. Génial. Elle a appelé Lorick. Chacun me prennent sous un bras et nous quittons le bar ensemble. Nous atteignons mon appartement quelques minutes plus tard. J'arrive à peu près à marcher, et de fait, j'ai forcé Lorick a s'éloigner physiquement de moi. Laura prépare des tisanes dans la cuisine, alors que je suis assise avec Lorick à table. Je me prends en pleine face son regard que j'avais réussi à éviter jusque là : il retient sa colère. Pour ma part, je lui réponds avec un regard bien peu amicale.

Lorsque Laura vient s'asseoir avec nous, nous apportant les tisanes, elle remarque vite le silence qui plane dans la pièce.

 

-Qu'est-ce qu'il se passe ?

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Un blanc. Je n'ose pas répondre. Lui non plus. Le premier qui donnera une réponse, si pertinente soit-elle, recevra les foudres de l'autre, on le sait bien. J'attrape mon thé et lance un petit sourire à Laura.

 

-Merci.

 

Elle me répond d'un signe de tête. Après quelque gorgées, elle me demande :

 

-Tu avais oublié ? Que tu étais sous médocs ?

-Non.

 

Elle semble surprise.

 

-Alors pourquoi ?

 

Je soupirs. J'essaye de toutes les forces qu'il me reste de ne pas m'énerver contre elle.

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-Je voulais juste me changer les idées.

-C'est réussit.

 

Elle croise les bras, me jetant un regard lourd de sens, que j'évite en fronçant les sourcils. Je détournes le regard alors qu'elle tourne le sien vers Lorick.

 

-Bon. Et toi ? Ça te ressemble pas ce silence. Elle est où l'embrouille ?

-Y en a pas.

-Bien !

 

Son exclamation était ironique au possible. Elle s'est levée en même temps et emmène sa tasse dans la cuisine, tout en parlant :

 

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-Du coup, j’imagine que comme certain-e-s de nous travaillent demain, je peux filer et vous laisser discuter tranquillement, n'est-ce pas ?

 

Je me tourne vers elle, comme si je venais de recevoir un coup de jus. Le mouvement brusque me déclenche une nouvelle quinte de toux. De la main dans laquelle elle tient son téléphone, Laura pointe un doigt accusateur sur moi :

 

-Et tu n'as pas intérêt à recommencer ce que tu as fait ce soir !

 

Je m'apprête à lui crier de revenir, que je veux qu'elle reste avec moi, mais elle a déjà claqué la porte, et je me sens si vide. Je garde les yeux rivés sur le lieux d'où Laura a disparu, attendant la leçon de Lorick qui arrive assez vite.

 

-Qu'est-ce que tu fous, Irene ?

 

Comme branché sur auto-pilote, j'affiche mon plus grand et plus faux sourire, en me tournant d'une traite vers lui.

 

-Ça ne se voit pas ? Je m'apprêtes à goûter à l'immeeeeeense joie d'être maman.

 

Mon sourire disparaît aussitôt, mais je prends le temps d'observer sa réaction, et comme celle-ci me déçoit, je me lève et vais me cacher en boule dans mon lit. Quelques minutes plus tard, la porte de ma chambre s'ouvre.

 

-Va-t-en.

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J'articule lentement, la tête sous ma couverture. Je sens la pression de Lorick qui s’assoit au bord du lit. Il repli la couette pour m'en sortir, et il écarte doucement les cheveux de mon visage.

 

-Je suis désolé. Je sais que je ne t'aides pas. Je m'en veux que tu sois dans des états pareils par ma faute.

 

Je me laisse faire, mais je ne réponds pas.

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-Donc, tu le gardes ?

 

J'acquiesce, ravalant ma douleur.

 

-Mais tu n'en veux toujours pas.

 

Je baisse les yeux.

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-Tu n'as pas à t'en occuper. Je le ferais. Tu continueras ta vie, et moi je continuerais la mienne.

 

Je me tourne face à lui. Il semble si sérieux, si adulte.

 

-Pour que ça marche, je ne dois plus voir l'enfant, plus jamais.

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Il acquiesce. J'hésite. Je lui explique :

 

-Je ne veux pas te perdre.

-Moi non plus !

-Et puis, tu ne t'en sortirais pas seul.

-Qu'est-ce que tu veux dire ?

 

Il s'est installé avec moi, il me tient dans ses bras.

 

-J'ai l'impression que c'est injuste. C'est une bêtise qu'on devrait assumer tout les deux.

 

Il est surpris.

 

-Je croyais que tu n'en voulais pas ?

-Je n'en veux pas, mais je veux encore moins te laisser seul avec nos problèmes.

 

Il marque une pause.

 

-J'espère vraiment qu'il n'y en a qu'un seul, un problème !

 

Pour relâcher la tension, je rigole légèrement, et lui fait de même en retour, trop heureux de m'avoir déridé. Je lui demande :

 

-Reste avec moi, cette nuit.

 

Il acquiesce, et remonte les couvertures au dessus de nous deux.

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